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Espèces d’espaces

15:10:2012

ci-dessus :
Saint Jérôme dans son cabinet de travail
par Antonello de Messine (Londres, National Gallery), 1474-75
ci-après :
la description que Georges Pérec en donne
dans Espèces d’espaces, Éditions Galilée, Paris, 1974

Lire ce texte et regarder ce tableau (ou regarder ce texte et lire ce tableau).

Le cabinet de travail est un meuble de bois posé sur le carrelage d’une cathédrale. Il repose sur une estrade à laquelle on accède par trois marches et comprend principalement six casier chargés de livres et de divers objets (surtout des boîtes et un vase), et un plan de travail dont la partie plane supporte deux livres, un encrier et une plume, et la partie inclinée le livre que le saint est en train de lire. Tous ses éléments sont fixes, c’est-à-dire constituent le meuble proprement dit, mais il y a aussi sur l’estrade un siège, celui sur lequel le saint est assis, et un coffre.
Le saint s’est déchaussé pour monter sur l’estrade. Il a posé son chapeau de cardinal sur le coffre. Il est vêtu d’une robe rouge (de cardinal) et porte sur la tête une sorte de calotte également rouge. Il se tient très droit sur son siège, et très loin du livre qu’il lit. Ses doigts sont glissés à l’intérieur des feuillets ou bien comme s’il ne faisait que feuilleter le livre, ou bien plutôt comme s’il avait besoin de se reporter souvent à des portions antérieures de sa lecture. Au sommet d’une étagère, faisant face au saint et très au-dessus de lui, se dresse un minuscule Christ en croix.
Sur un côté des étagères sont fixées deux patères austères dont l’une porte un linge qui est peu-être un amict ou une étole, mais plus vraisemblablement une serviette.
Sur une avancée de l’estrade, se trouvent deux plantes en pots dont l’une est peut-être un oranger nain, et un petit chat tigré dont la position laisse à penser qu’il est en état de sommeil léger. Au-dessus de l’oranger, sur le panneau du plan de travail, est fixée une étiquette qui, comme presque toujours chez Antonello de Messine, donne le nom du peintre et la date d’exécution du tableau.
De chaque côté et au-dessus du cabinet de travail, on peut se faire une idée du reste de la cathédrale. Elle est vide, à l’exception d’un lion qui, sur la droite, une patte en l’air, semble hésiter à venir déranger le saint dans son travail. Sept oiseaux apparaissent dans l’encadrement des hautes et étroites fenêtres du haut. Par les fenêtres du bas, on peut voir un paysage doucement accidenté, un cyprès, des oliviers, un château, une rivière avec deux personnages qui canotent et trois pêcheurs.
L’ensemble est vu d’une vaste ouverture en ogive sur l’appui de laquelle un paon et un tout jeune oiseau de proie posent complaisamment à côté d’une magnifique bassine de cuivre.
L’espace tout entier s’organise autour de ce meuble (et le meuble tout entier s’organise autour du livre) : l’architecture glaciale de l’église (la nudité de ses carrelages, l’hostilité de ses piliers) s’annule : ses perspectives et ses verticales cessent de délimiter le seul lieu d’une foi ineffable ; elles ne sont plus là que pour donner au meuble son échelle, lui permettre de s’inscrire : au centre de l’inhabitable, le meuble définit un espace domestiqué que les chats, les livres et les hommes habitent avec sérénité.

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